France Travail : un algorithme pour accélérer le profilage des chômeurs et les contrôles
France Travail travaille sur un algorithme destiné à cibler plus efficacement les contrôles de recherche d'emploi, selon un document interne révélé par la Quadrature du Net. Ce support de présentation, daté de décembre 2025 et conçu pour un exposé d'une trentaine de minutes, détaille les travaux menés autour du Contrôle de Recherche d'Emploi, ou CRE. Le dispositif prévoit d'analyser 26 variables par demandeur d'emploi : historique des cessations d'inscription, délai avant inscription, nombre d'entretiens, niveau de formation, métier recherché et tension sur ce métier, heures travaillées, ancienneté d'une Offre Raisonnable d'Emploi, nombre de refus d'offres, présence d'un CV visible ou encore absences aux prestations. Le modèle retenu repose sur un arbre de décision statistique, et non sur un LLM d'IA générative. Pour 2026, France Travail prévoyait 500 000 contrôles ciblés, soit 40 % du total des vérifications programmées, en plus des contrôles déclenchés par vérification d'assiduité, tirage aléatoire ou signalement des agences. L'organisme dispose déjà de deux outils d'IA développés par Mistral : ChatFT, qui assiste les conseillers dans leurs échanges avec les demandeurs d'emploi, et MatchFT, qui rapproche offres et profils puis contacte par SMS les candidats jugés pertinents.
L'enjeu dépasse la simple automatisation administrative : il s'agit de faire porter par un algorithme le tri entre demandeurs d'emploi de bonne foi et « contournements volontaires », une distinction qui déclenche ensuite une sanction, une révision du suivi ou au contraire un renforcement de l'accompagnement. Pour les personnes concernées, cela signifie que des critères comme un délai d'inscription jugé trop long, un CV non visible ou un nombre de refus d'offres pourront désormais alimenter un score qui oriente directement vers un contrôle renforcé, avec un risque de radiation à la clé. La Quadrature du Net pointe un double danger : une massification des contrôles ciblés, qui passeraient d'exceptions justifiées à un mode de gestion de masse, et un déplacement de la responsabilité politique vers un outil présenté comme neutre et « objectif », alors que le choix des 26 variables et leur pondération relèvent eux-mêmes de décisions politiques. L'association estime que plusieurs principes que France Travail affiche comme garanties, notamment le bénéfice du doute, l'équité de traitement ou la séparation entre accompagnement et contrôle, pourraient être fragilisés par cette automatisation.
Ce projet s'inscrit dans une tendance plus large de numérisation du contrôle social, déjà observée avec les algorithmes de notation utilisés par la CAF pour détecter les fraudes aux prestations, ou par Pôle emploi devenu France Travail dans sa recherche de gains de productivité face à la hausse du volume de dossiers à traiter. France Travail justifie sa démarche par la nécessité de mieux distinguer les demandeurs ayant besoin d'un accompagnement renforcé de ceux qui chercheraient à contourner leurs obligations, dans le cadre du « contrat d'engagement dynamique » qui formalise droits et devoirs réciproques. Mais le recours à Mistral, entreprise française d'IA déjà partenaire de l'État sur plusieurs projets publics, alimente les critiques sur l'imbrication croissante entre acteurs privés de l'IA et politiques publiques sensibles. La suite dépendra en grande partie de la réaction des associations de défense des chômeurs et des syndicats, ainsi que d'une éventuelle saisine de la CNIL, dans un contexte où l'usage de l'IA dans les administrations sociales fait déjà l'objet d'un examen accru en Europe, notamment via l'AI Act qui classe ce type de systèmes parmi les usages à haut risque.
Ce projet implique directement une institution publique française (France Travail) et une entreprise française (Mistral), et soulève des questions de conformité avec l'AI Act, qui classe ce type de systèmes de notation des demandeurs d'emploi parmi les usages à haut risque, avec une possible saisine de la CNIL.
Dans nos dossiers
Vu une erreur factuelle dans cet article ? Signalez-la. Toutes les corrections valides sont publiées sur /corrections.




