« Les multiples personnalités du premier chatbot »
ELIZA, généralement présentée comme le tout premier chatbot de l'histoire, a fait sensation au milieu des années 1960 en simulant les échanges d'un psychothérapeute avec ses patients. Son créateur, l'informaticien Joseph Weizenbaum, du MIT, a lui-même été surpris par l'accueil enthousiaste réservé à cette expérience d'interaction homme-machine : certains y voyaient l'aube de la psychothérapie automatisée, d'autres croyaient déceler une forme de conscience chez le programme, une illusion depuis baptisée « effet ELIZA ». Pendant des décennies, seules des descriptions publiées et des reconstitutions tardives du programme ont circulé. Ce n'est que récemment que le code source original a été retrouvé dans les archives du MIT. Un nouvel ouvrage, « Inventing ELIZA: How the First Chatbot Shaped the Future of AI », publié par MIT Press en 2026, présente les résultats de cette véritable archéologie logicielle menée par une équipe de chercheurs, qui propose aussi une émulation fidèle du programme, consultable par les lecteurs. Leur analyse révèle qu'ELIZA n'était pas un simple outil de reconnaissance de motifs textuels, mais une plateforme sophistiquée capable d'incarner plusieurs « personas », chacune définie par un script distinct, avec des fonctions avancées comme l'édition de scripts et une forme de mémoire contextuelle. Le script le plus connu, celui du thérapeute, portait en réalité le nom de « Doctor » et n'était qu'une des facettes du programme.
Cette découverte change la manière dont l'histoire de l'intelligence artificielle doit être racontée. Elle montre que les innovations techniques de Weizenbaum étaient bien plus abouties que ce que ses publications de l'époque laissaient supposer, et met au jour un écart entre les descriptions théoriques d'un système et sa mise en œuvre réelle en code, une tension que les chercheurs jugent toujours d'actualité dans le développement de l'IA moderne. Pour les concepteurs de chatbots contemporains, souvent réglés pour adopter différentes personnalités selon le contexte, ELIZA apparaît ainsi comme un précurseur direct plutôt qu'une simple curiosité historique.
Le travail des auteurs s'inscrit dans un mouvement plus large de relecture critique des débuts de l'IA à partir des sources primaires plutôt que des récits reconstruits après coup. En exhumant le code plutôt que de s'appuyer sur des résumés, ils exposent les hypothèses de Weizenbaum sur le langage, la thérapie et l'interaction homme-machine, des questions qui restent au cœur des débats actuels sur les assistants conversationnels, leur usage en santé mentale et les limites de l'anthropomorphisation des machines.
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