L'IA hyper-accélère les inégalités numériques
La concentration mondiale des infrastructures d'intelligence artificielle est en train de creuser un fossé numérique déjà ancien, selon une analyse s'appuyant sur les données 2026 du Stanford AI Index et de la Banque mondiale. Les États-Unis hébergent à eux seuls plus de 5 000 centres de données, soit dix fois plus que n'importe quel autre pays, et ont capté environ 87 % des exportations mondiales de services cloud et de stockage de données en 2023. Cette concentration se double d'une fracture des compétences : dans les pays de l'OCDE, seuls 40 % des adultes environ possèdent des compétences numériques allant au delà du niveau de base, et la formation à l'IA reste très inégalement répartie, avec 36 % des diplômés du supérieur ayant suivi une formation liée à l'IA dans l'année écoulée, contre seulement 18 % chez les titulaires d'un diplôme du secondaire supérieur. Face à ce paysage dominé par les États-Unis et la Chine, des pays comme l'Afrique du Sud et l'Indonésie cherchent des voies alternatives pour participer au développement de l'IA sans s'engager dans la course aux modèles de pointe.
Cette concentration technologique n'est pas seulement un problème d'accès : elle transforme la dépendance à l'IA en dépendance commerciale et géopolitique, puisque la plupart des pays ne maîtrisent ni l'infrastructure de calcul ni les plateformes cloud sur lesquelles reposent leurs usages. Les pays qui restent de simples consommateurs d'IA, plutôt que des producteurs, risquent de perdre leur capacité à bâtir des écosystèmes d'innovation locaux, à renforcer leurs administrations publiques et à faire refléter leurs langues et leurs priorités sociétales dans les systèmes qu'ils utilisent. Pour les populations les moins bien loties en compétences numériques et en scolarité avancée, l'IA se présente moins comme un outil à mobiliser que comme un système opaque qui s'impose à elles, à l'image du scandale néerlandais des allocations familiales fondé sur un algorithme de détection de fraude ou de l'outil de recrutement automatisé d'Amazon, abandonné après avoir démontré des biais discriminatoires.
Ce constat s'inscrit dans un schéma observé depuis une décennie sur les projets d'inclusion numérique, de l'Europe à l'Afrique subsaharienne en passant par l'Asie du Sud Est : chaque vague technologique présentée comme universelle vient en réalité amplifier des inégalités préexistantes de connectivité, de compétences et de capacité institutionnelle. Alors que les dirigeants du secteur promettent une « IA pour tous » et que les gouvernements multiplient les stratégies nationales et les projets de calcul souverain, l'Unesco souligne des efforts croissants pour intégrer l'IA à l'éducation, mais un soutien encore très inégal à l'alphabétisation à l'IA dès le primaire et le premier cycle du secondaire, ainsi qu'à la formation éthique des enseignants.
Les pays européens, dépendants des infrastructures cloud américaines et confrontés au même déficit de compétences numériques avancées relevé par l'OCDE, risquent de voir leur souveraineté technologique et leur capacité d'innovation freinées par cette concentration mondiale des ressources en IA.
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